03.12.2009

Un Taxi pour Le Caire

Avec seize rééditions en arabe, une traduction en plusieurs langues et dernièrement en français, Taxi, le premier roman de Khaled Al Khamissi, s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires dans un pays où les ventes ne dépassent que très rarement les 5 000 exemplaires pour un auteur confirmé.

 

Ce succès est  notamment dû à la simplicité du langage, à l’authenticité des échanges  : « c’est la langue de l’intime, de la rue » avance l’auteur. Le dialecte est la véritable langue vivante des pays arabes. C’est aussi celle des héros populaires d’Al Khamissi, parfois analphabètes, parfois diplômés et érudits qui, grâce à la magie du dialecte, se retrouvent à égalité avec n’importe quel autre égyptien dans une société où l’ascenseur social est depuis longtemps, soit condamné, soit bloqué dans les étages supérieurs.

 

Le peuple égyptien est friand de « nokat », ces blagues à l’humour caustique dont l’objectif premier est de faire un passer la pilule un peu plus facilement ; avec un sourire. Une sorte d’outil de résistance populaire, gratuit, disponible à tout moment et à usage illimité. Sans tabou ni complaisance, Al Khamissi retranscrit, de façon à peine romancée et en dialecte égyptien, ces blagues, discutions, monologues et complaintes de cette institution nationale que sont les chauffeurs de taxis.

 

Rien de plus aisé que d’'en croiser un au Caire. Un geste de la main à peine esquissé, un simple regard tout juste appuyé suffisent à immobiliser, quasi instantanément, plusieurs voitures bicolores parmi les 80 000 véhicules que compte la capitale. Chaque voiture est un poème difficile à dater et chaque chauffeur un artiste en puissance, un conteur né, un comique, un mystique, un politicien qui ne connaît pas la langue de bois. Ce sont ces taxis qui ont servi de décor aux 58 saynètes qui composent Taxi de Khaled Al Khamissi.

 

"Le bon moment..."

 

« J’ai toujours eu envie d’écrire, j’ai senti que c’était le bon moment » confie Al Khamissi. Dans une atmosphère propice à la confidence, l’auteur profite de ces rencontres provoquées avec les chauffeurs de taxi pour dresser un instantané de la société égyptienne à une période charnière de l’histoire du pays qui a notamment vu l’arrivée massive des Frères musulmans à la Chambre des députés et les premières élections présidentielles en Egypte. Le mandat à rallonge du Rais, son état policier, la survie au quotidien de l’Egypte d’en bas, la corruption et le manque d’espoir dans l’avenir sont les thèmes favoris de ce recueil de dialogues. Les chauffeurs de taxis parlent pour en rire, pour ne pas s’habituer et se délester d’un poids qui étouffe et qui assèche de l’intérieur.

 

« L’utilisation du dialecte égyptien s’est imposé à moi, ici » avance l’auteur. Hormis la partie narrative écrite en arabe littéral, l’ensemble du texte est en dialecte cairote ou ‘ammeyya. « Mais je n’ai rien inventé » précise-t-il « Taxi est calqué sur un modèle littéraire datant de la fin du 19 ème siècle : les maqamat. Il s’agit d’une prose mêlant narration en arabe littéral et dialogues en arabe dialectal entre deux personnes ; celle qui sait et celle qui ne connaît pas ». La spécificité de Taxi réside néanmoins dans les proportions littéral / dialectal où la partie dialectale est largement majoritaire.

 

 

Ecrivain et cinéaste égyptien,
Khaled Al Khamissi est francophone et vit actuellement au Caire.
Après des études en sciences politiques à l’université du Caire,
il étudie les relations internationales à Paris.

Taxi, son premier roman, a été traduit en anglais, italien, espagnol, grec et français.
Son second ouvrage Safinat Nuh (L’arche de Noé) vient de paraître en arabe.
Il aborde le thème de l’exil économique du peuple égyptien vers d’autres pays.

Latifa Zerrouki

 

  Khaled Al Khamissi – Taxi, hawadith al machawir - Dar Al-Chourouk –222 pp., 15 LE

Traduit de l’arabe (Egypte) par Husein Emara et Moina Fauchier-Delavigne.

Taxi - Actes sud 192 pp., 18,80 € - 150 LE